Les contrats aidés : la saignée ! F. Ruffin

 

Emplois-aidés : « C’est la saignée »

« Coucou, je viens d’apprendre par une belle-sœur que les contrats comme moi vont être supprimés. Est-ce que c’est vrai ? »

C’est Maxime, fossoyeur précaire au cimetière d’Abbeville, qui nous a alertés le premier par SMS. C’était le vendredi 28 juillet, et moi je lui répondais à côté de la plaque :

« Je ne crois pas, non, ça m’étonnerait qu’ils suppriment les contrats aidés. »

En gros, je me disais : s’ils supprimaient les contrats aidés, on en entendrait parler.
C’est la preuve que je suis bien naïf, encore.
Que je n’ai rien pigé, malgré mes théories et tout, au fonctionnement du monde.
Parce que, justement, ce lumpen-salariat, déjà la tête sous l’eau, on peut le noyer, ça ne fera pas les gros titres, les journalistes l’ignoreront, les ministres aussi, c’est pas leur famille, leurs frères, leurs sœurs. On peut bouleverser leurs vies dans l’indifférence.
Ça débattrait plus, au hasard, si on surfiscalisait les stock-options.

Enfin bon, revenons à nos CAE-CUI :

Patrick, d’Abbeville toujours, nous alertait le mardi 1er août :

« Je suis en contrat CUI, ainsi que ma femme. Vendredi soir elle a appris que les crédits étaient gelés pour ces fameux contrats et donc pas de renouvellement au mois d’octobre ! Elle a bientôt 58 ans et adore son travail. Avez-vous des informations concernant ce problème ? Il va y avoir des milliers de chômeurs en plus, de la misère ! »

Et hier soir mardi, à Abbeville toujours, sur le cahier qui sert de registre pour les permanences, y avait le cas d’un jeune, qu’un club de sport devait embaucher en contrat aidé, mais finalement non, parce que, je déchiffrais l’écriture de Mathilde, « il n’y a plus de crédit ».

Ce mercredi matin, le gars à Pole emploi nous le confirmait : « On ne délivre plus de contrats aidés. Il n’y a plus de budget.
-Mais ça va être une saignée, non ?
-C’est déjà une saignée. Ce que je vous dis là, je le répète à des assos tous les jours, plusieurs fois par jour. J’attends les consignes, de voir si c’est définitif ou pas. Mais c’est bien, on commence seulement à en parler dans les médias. »

Du coup, ce mercredi matin, je suis revenu à l’Assemblée en me disant : c’est la question qu’on doit poser au gouvernement.
Ça tombait bien, Bénédicte Taurine rentrait de l’Ariège avec la même.
Et Jean-Hugues Ratenon, de la Réunion, pareil, de façon plus aiguë encore.
C’est lui qui l’a posée, donc, à Muriel Pénicaud, la ministre du Travail.
Et les socialistes sont montés au créneau sur le même thème.

Vous regarderez ça, vous écouterez.
Je ne vais pas recopier la réponse de la ministre, juste la commenter.
Je passe sur l’argument du « budget », du « déficit », comme quoi « les contrats aidés sont coûteux pour la nation » : son gouvernement ne remet pas en cause les 24 milliards, annuels, de l’inutile Crédit Impôt Compétitivité Emploi…
La suite est moins sotte : « La solution de demain, sur le long terme, ce n’est pas de l’emploi précaire en contrat aidé », et elle cause là d’un « grand plan de qualification ».
On est d’accord : les CUI-CAE, c’est pas la panacée.
C’est de la béquille. Du moins pire.

Mais c’est comme avec les APL, là : ils ont baissé de 5 €, et ensuite ils se sont justifiés comme quoi la politique du logement n’était pas adaptée, qu’ils allaient la revoir, etc. OK, mais commencez par ça !
Là, idem.
Ils suppriment la béquille des emplois-aidés, et ensuite, dans combien de mois ? Dans combien d’années ? Ils nous promettent des formations. On retire l’échelle mais on va vous construire un escalier. Sauf que c’est maintenant que les gens ont besoin de vivre !

Sinon, vous observerez le ton de la ministre, elle n’est pas assurée, pas droite dans ses bottes, prête à faire machine arrière.
Mon pronostic, c’est qu’ils vont lâcher pas mal de lest là-dessus.

***

Enfin, je voudrais remercier Maxime, Patrick, Georges, Mathilde de m’avoir sonné, même s’il faut l’avouer : je n’ai pas réagi au quart de tour.
J’ai toujours désiré ça : que, à Fakir, nous soyons innervés, que nous ayons comme des nerfs plantés dans le peuple. Nous avons ça aujourd’hui, je le vérifie, au moment où, pour moi, j’ai le plus à redouter comme un déracinement, une apesanteur sociale.